« Je souhaiterais vivre dans un monde sans bruits artificiels et inutiles. Sans vitesse. Et où la notion même de vitesse serait méprisée ou détestée (…).
Un monde sans effusion de sang humain ou animal, et où tout meurtre serait considéré comme un crime répugnant entraînant des sanctions pratiques et des purifications morales.
L'homme tâché de sang automatiquement écarté comme sale, égaré, insensé. Un monde où la sexualité sous toutes ses formes serait tenue pour sacrée, quoique pas nécessairement située au plus haut degré du sacré. (…)
Un monde où la population du globe, par des pratiques sexuelles raisonnables, serait ramenée et se maintiendrait au dessous du milliard d'habitants.
Un monde où les deux notions de volupté et de chasteté seraient situées infiniment plus haut qu'elles ne le sont aujourd'hui.
Un monde qui aurait à peu près éliminé la jalousie. (…) Un monde sans plaisanteries égrillardes, sans réticences hypocrites, sans scatologie, sans sotte exaltation autour de l'amour ou de ce qui passe communément pour tel.
Un monde sans mode, ou dont la mode ne consisterait qu'en imperceptibles nuances lentement changées. (…) Un monde où jeter un vêtement usé, un plat ébréché, serait un geste rituel accompli seulement avec hésitation et regret.
Un monde qui placerait très haut l'idée de renouveau et qui mépriserait la notion de nouveauté. Un monde sans musiques diffusées, mais qui rendrait à tous la danse et le chant. (…)
Un monde sans idolâtrie, mais riche en respect. Un monde où la mort serait une grande aventure. »
Marguerite Yourcenar